Maman a pris ma vie pour lui plaireChapitre 2
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Les odeurs du dîner ont commencé à flotter dans la pièce.
Steak grillé, pommes de terre sautées, salade fraîche et velouté crémeux.
Tout ce que Théo adorait.
C'était un enfant difficile, alors ma mère cuisinait toujours selon ses caprices.
Moi, je n'étais pas difficile. Je mangeais ce qu'on me donnait. Ou rien du tout.
Le bruit des couverts contre les assiettes, les éclats de rire de Théo, les plaisanteries grasses de Richard.
Ma mère disait : « Mange un peu plus de viande, mon chéri, regarde comme tu es menu. »
Richard disait : « Ne mange pas que la viande, prends des légumes aussi. »
Théo disait : « Papa, je veux encore de la soupe. »
Ma mère disait : « Je te sers tout de suite, mon amour. »
Moi, j'étais collée au sol, la joue écrasée contre les carreaux froids, les yeux fixés sur une épluchure de pomme tombée sous la table.
Cela faisait tellement longtemps que personne ne m'avait servi de soupe.
L'étau dans ma gorge ne se desserrait pas.
Inspirer revenait à frotter du papier de verre contre ma trachée. Expirer produisait un mince filet d'air, comme une valve qui fuit.
J'ai essayé de prendre une vraie inspiration. Un sifflement strident est sorti de ma gorge, aigu et brisé, comme le cri d'un oiseau qu'on écrase.
Personne n'a entendu.
Ou plutôt : ils ont entendu, mais tout le monde s'en fichait.
J'ai fermé les paupières et enfoui mon visage contre mes bras.
Le sol était gelé, mais mes larmes étaient brûlantes. Dès qu'elles touchaient le carrelage, elles refroidissaient instantanément.
J'ai rouvert les yeux avec peine. Mes ongles commençaient à virer au violet sombre, comme s'ils avaient été violemment pincés.
Autrefois, quand je faisais des crises, ma mère paniquait.
Elle retournait les tiroirs de la table de chevet pour trouver mon traitement, ses mains tremblantes pressant l'embout contre mes lèvres.
Elle me serrait fort et me murmurait : « C'est rien, mon cœur, c'est rien. Maman est là. »
Mais c'était il y a une éternité.
À l'époque, il n'y avait ni Richard, ni Théo, ni photo de famille sans moi.
À l'époque, elle m'appelait encore « Mon Étoile ».
Le dîner s'est terminé.
Théo a sauté du canapé et s'est précipité vers la télévision, se mettant sur la pointe des pieds pour l'allumer.
Les voix criardes d'un dessin animé ont envahi le salon.
Soudain, il s'est souvenu de quelque chose. Il a fait demi-tour et s'est approché.
Depuis le sol, j'entendais le claquement mou de ses chaussons.
« Stella. »
Il s'est accroupi, son visage tout près du mien. Une bouille de cinq ans, ronde et pâle.
Il penchait la tête, me fixant avec un sérieux d'adulte, comme un gosse observant un chat agonisant dans le caniveau.
« Stella, t'es vraiment morte ? »
Je n'ai pas bougé. Non pas que je ne voulais pas : mon corps refusait d'obéir.
Le brasier dans ma cage thoracique continuait de consumer le peu d'air restant. Chaque souffle équivalait à avaler des morceaux de verre pilé.
Il a tendu le doigt et a tapoté ma joue.
« Lève-toi, viens jouer avec moi. »
Son doigt était chaud. Il sentait la pomme sucrée.
Je suis restée immobile.
Il s'est relevé et a posé son pied sur mes cheveux.
Pas fort. Juste pour tester. Comme on tape sur un carton pour vérifier ce qu'il y a dedans.
Puis il est reparti en courant, ses petits pas se perdant dans les bruits du dessin animé.
Quelques instants plus tard, Richard est arrivé à son tour.
Ses semelles en cuir faisaient grincer le sol.
Il s'est planté au-dessus de moi, me toisant de toute sa hauteur. Une odeur tenace de tabac froid s'est abattue sur moi.
« Toujours par terre ? »
Il m'a donné un coup de pied dans l'épaule. Mon corps a vacillé, inerte.
Il s'est accroupi, a empoigné le col de mon t-shirt et m'a arrachée du sol d'un coup sec.
Mon buste a décollé, le tissu serrant ma gorge déjà condamnée. Le dernier filet d'air a été complètement écrasé.
Ma bouche s'est ouverte en grand, comme celle d'un poisson sur la terre ferme.
Il a lâché prise.
Je suis retombée lourdement. L'arrière de mon crâne a tapé le carrelage. Tout est devenu blanc.
« C'est ça. Si tu aimes tant creuser par terre, tu vas aller pioncer dehors. »
Il m'a attrapée par le bras et m'a traînée vers la porte d'entrée.
Mon dos raclait le sol. Mon t-shirt est remonté, ma peau frottant directement contre les dalles froides.
Ça brûlait, mais ça n'avait plus aucune importance.
Il a ouvert la porte et m'a balancée sur le palier.
Mon front a heurté l'angle métallique du chambranle.
Un liquide chaud s'est mis à couler le long de mon sourcil, glissant dans mon œil, teintant mon champ de vision d'un voile rouge sang.
La porte s'est refermée.
Dans un déclic sec.