Revanche Olfactive : Le Parfum de l’OmbreChapitre 2
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Julien se tenait sur le pas de la porte. Son regard a dépassé Aurore pour se poser directement sur moi.
Il portait un costume sur mesure gris anthracite. Il dégageait une noblesse naturelle, presque intimidante, mais ses yeux étaient d’une infinie douceur.
Pas de dégoût. Pas de malaise. Il a juste hoché poliment la tête.
— Bonsoir. Moi, c’est Julien.
Morte de honte, je me suis redressée sur mon lit, vêtue d’un vieux pyjama usé jusqu’à la corde, les joues rougies et marbrées par ma crise d’allergie.
À côté de lui se tenait Aurore, vêtue d’un ensemble Chanel sur mesure, rayonnante et irréprochable.
J’aurais voulu que le plancher s’ouvre sous mes pieds.
— Voici ma sœur cadette, Ève, a lâché Aurore d’une voix sèche, avec cette pointe de réticence propre à ceux qui présentent un objet de seconde main encombrant. Elle est de santé fragile et sort très peu de sa chambre. On ne voulait pas qu’elle gâche ta soirée, c’est pour ça qu’on ne l’a pas appelée.
Ma mère a accouru aussitôt, essayant de désamorcer le malaise dans un rire forcé :
— Quelle coïncidence ! Voilà qu’Ève et Julien font enfin connaissance.
J’ai eu beau marmonner que je ne me sentais pas bien, personne ne m’a écoutée.
On m’a traînée jusqu’à la salle à manger pour me coller sur la chaise juste à côté de l’éblouissante Aurore Vance.
Je n’avais pas besoin d’un miroir pour savoir à quel point la comparaison me détruisait.
Dès que Julien s’est absenté pour prendre un appel urgent, je me suis penchée vers ma mère.
— Maman, ma gorge me brûle à cause de l’allergie… S’il te plaît, on peut appeler le médecin de famille ?
Ma mère m’a fusillée du regard avant de me siffler entre les dents :
— Ne commence pas ton cinéma ce soir. Julien est notre invité d’honneur ! Grandis un peu, Ève.
J’ai mordu ma lèvre inférieure :
— Je peux au moins remonter dans ma chambre ?
— Et te traîner comme une mourante devant lui ? Tu veux que les Sterling pensent qu’on n’a aucune éducation ?
Ce dîner a été un pur calvaire.
Pourtant, Julien s’est comporté en parfait gentleman d’un bout à l’autre de la soirée.
Alors même que la discussion ne tournait qu’autour des fonds d’investissement et des paradis fiscaux, il n’a jamais cessé de m’inclure.
— Il règne une atmosphère très particulière dans votre chambre, Ève, a-t-il soudain glissé à table. Une fragrance magnifique, absolument unique.
Tout le monde s’est tu net.
Aurore a laissé échapper un rire moqueur, dégoulinant de mépris :
— Ève passe ses journées à faire des petites potions inutiles. Rien que de voir toutes ses fioles, ça me donne la migraine.
Mon père a renchéri d’un hochement de tête réprobateur :
— Une fille de notre milieu devrait étudier des choses sérieuses. La finance. La gestion stratégique.
Pour la première fois en vingt ans d’existence, j’ai osé me défendre.
— Ce n’est pas qu’une odeur, ai-je murmuré. C’est moi qui l’ai créée. Une envolée de galbanum, un cœur d’iris et de muguet, le tout posé sur un lit de mousse de chêne humide. Je l’appelle *Pluie de Vallée*.
Une lueur de surprise sincère a brillé dans les yeux de Julien, vite remplacée par une franche admiration.
— *Pluie de Vallée*. Quel nom poétique. C’est vert, vif, plein de rosée… on croirait vraiment sentir la brume d’un sous-bois après l’orage. Vous avez un don rarissime.
En vingt ans, il était le tout premier à poser un regard bienveillant sur ma passion « inutile », le premier à la qualifier de talent.
Pendant cette seconde suspendue, mon cœur a sauté un battement, provoquant une onde de choc au plus profond de mes ténèbres intérieures.
Après le repas, Aurore est allée chercher les clés de sa voiture dans le garage.
Julien s’est approché de moi, me tendant un élégant coffret gainé de velours.
— Un petit présent pour marquer notre rencontre.
Autour de la table, chacun s’attendait à un énième bijou hors de prix.
Aurore a jeté un coup d’œil dédaigneux en ricanant.
Une fois réfugiée dans ma chambre, j’ai ouvert la boîte.
Ce n’était pas un bijou. C’était un ensemble complet d’instruments de haute parfumerie artisanale, accompagné de plusieurs flacons d’absolues végétales rarissimes.
Parmi elles reposait de l’absolue de rose de mai de Grasse — un trésor que j’avais traqué en vain pendant des mois.
À l’intérieur, un mot manuscrit d’une écriture fluide et racée disait :
« À un futur grand nez. »