Revanche en robe rouge au gala d'éliteChapitre 1
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La veille du gala d'automne de la prestigieuse école de commerce, une nouvelle annonce a été épinglée sur le serveur Discord de la fraternité de Tristan, mon copain virtuel.
[Pour le gage des premières années ce soir : celui qui tire le Roi de Pique devra escorter la copine virtuelle de Tristan, celle de 140 kilos, au gala de demain !]
Dans la seconde, Tristan a balancé sur le salon une photo de moi datant du dernier Noël.
Sur le cliché, j'étais engoncée dans un pull à motif de renne ridiculement géant. Mon triple menton formait des plis marqués, et ma silhouette semblait aussi imposante qu'une montagne en mouvement.
Le chat a explosé instantanément.
« Mec, t'es sérieux ? Celui qui se tape cette corvée va littéralement crever de honte. »
« Tristan, tu l’as vraiment fait venir jusqu’ici ? Il lui a fallu deux sièges dans l'avion ou quoi ? »
Tristan a lâché un emoji mort de rire.
« Tranquille, je lui ai vendu ça comme notre premier rendez-vous romantique dans la vraie vie ! »
« Je parie cinq cents balles que peu importe qui va la chercher demain, elle va fondre en larmes parce qu'elle ne rentrera même pas dans une robe de soirée. »
Maxence, que tout le monde surnommait le « président de glace » de la fraternité, n’a pas écrit un seul mot.
En revanche, Romain, le troll numéro un de la bande, n'arrêtait pas de mentionner mon faux profil :
« @Léonie, t'as intérêt à pointer le bout de ton nez demain soir. Te dégonfle pas au dernier moment. »
J'ai fixé ces insultes qui défilaient sur l'écran en serrant les poings.
Pour ce face-à-face à l'autre bout du pays, j'avais passé un an entier à suer sang et eau, perdant plus de soixante-quinze kilos pour atteindre mes cinquante-neuf kilos actuels.
Dans le miroir de ma chambre d'hôtel, j'ai contemplé les lignes nettes de mes abdos, puis la sublime robe de créateur rouge écarlate, fendue et ultra-moulante, suspendue sur le cintre.
Sans trembler, j'ai misé mille euros dans la cagnotte du pari, affirmant que je serais là à l'heure exacte.
Le montant de la cagnotte a bondi sur l'écran.
Ces mille euros tranchaient brutalement au milieu des piécettes de dix et vingt balles lâchées par les autres.
Le fil de discussion s’est figé pendant plusieurs secondes.
Puis, une pluie de points d’interrogation a envahi le chat.
« C'est quoi ce délire ? C'est qui ce compte fantôme qui balance mille balles d'un coup ? »
« Jamais vu ce pseudo. D’où sort ce blindé ? »
« Ça pourrait être Léonie elle-même ? Tristan, tu l’avais pas kickée du serveur ? »
J'ai reposé ma tasse de café et tapé directement sur mon écran.
« C'est Léonie. »
« Le vainqueur rafle tout. À demain soir. »
À la seconde où le message est parti, mon téléphone s'est mis à vibrer comme un fou.
Tristan m'a spammée en messages privés.
« T'es devenue complètement barjo ? »
« Tu sors d'où mille balles ? Tu me disais pas que tout ton salaire de job étudiant passait dans tes frais d'inscription ? »
« Les gars déconnaient, c'est tout. Pourquoi tu viens foutre ton bordel ? »
J'ai lu ses reproches d'un œil froid, le regard posé sur le tissu rouge dans le miroir.
Avant, je manquais cruellement de confiance en moi. Je fuyais le monde réel.
C’est pour ça que je m’étais réfugiée dans une relation à distance avec Tristan.
Durant cette année passée derrière un écran, je lui avais réécrit et peaufiné quatorze mémoires d’économie.
Quand il s'effondrait complètement bourré en pleine nuit après une soirée étudiante, je restais en appel vidéo avec lui jusqu'à l'aube, malgré le décalage horaire.
Il me répétait sans cesse que les filles de son milieu étaient superficielles, et que j’étais la seule à comprendre son âme.
Avec le recul, il ne voulait tout simplement pas perdre sa nègre littéraire de luxe et sa psy gratuite disponible 24 heures sur 24.
Je ne lui ai même pas répondu.
Romain a posté trois émojis sifflets à la suite.
« Propre. Faut reconnaître qu'une dose de courage à 140 kilos, c'est du lourd. »
« Puisque Léonie a le cran de venir, alors la sentence du Roi de Pique s’applique jusqu’au bout. »
« Tristan, à nous de tirer les cartes. »
Le lien d'un mini-jeu de tirage au sort virtuel est apparu sur le salon.
Tristan a visiblement paniqué. Il m'a taguée en public :
« Léonie, sois gentille, annule ton pari. Le gala de demain exige une tenue de soirée stricte. Tu n'as rien à te mettre, et venir ne fera que te couvrir de honte. »
Il prenait des airs protecteurs, mais il crevait simplement de trouille à l'idée de perdre la face devant ses potes.
J’allais lui répondre quand un nouveau message est apparu.
« Vous pouvez arrêter d’être aussi cruels avec elle ? »
C'était Camille, la présidente du bureau des élèves, admirée de tous.
« Même si Léonie a une morphologie un peu particulière, faire tout ce trajet en avion n’a pas dû être simple. Tristan, comment peux-tu te servir de ta copine comme d'un vulgaire pari ? »
« Léonie, si tu n’as pas de robe de gala, je peux t’en prêter une. Bon, je fais du 34, donc tu devrais peut-être regarder dans une boutique grande taille s’ils ont une cape taille unique. »
Le groupe s'est aussitôt esclaffé.
« Camille est trop généreuse. Une cape, c'est nickel, tu recouvres le tout et c'est réglé ! »
« J'hallucine. Autant transformer le gala en pré-soirée d'Halloween, j'ai peur d'exploser de rire demain. »
J'ai regardé ces moqueries défiler, et la dernière once de tendresse dans mon cœur s'est glacée.
Pendant un an, pour pouvoir me tenir la tête haute à ses côtés, j’avais craché mes tripes à la salle de sport chaque jour.
Même pliée en deux par les crampes d'estomac à cause d'un régime drastique, je serrais les dents devant mon écran pour lui faire ses analyses de données financières.
Tout ça parce que j'avais bêtement cru qu'il était le premier homme à aimer mon esprit avant mon apparence.
J'ai quitté le groupe et jeté mon téléphone sur le canapé.
Puis je me suis avancée vers le grand miroir et j'ai remonté d'un coup sec la fermeture éclair invisible de ma robe écarlate.